La cession de mâchoire est souvent considérée comme une originalité réservée à des cavaliers fantaisistes. En France, la culture équestre est devenue très pauvre chez les jeunes générations, et les moniteurs sont formés pour dispenser un enseignement essentiellement ludique ; les entraîneurs d’équitation sportive (et notamment de dressage) recherchent des performances très calibrées et présentant le moins de risques possible.
La mobilisation de la mâchoire a sur le cheval des effets bénéfiques tangibles : amélioration de l’équilibre, du calme, de la locomotion, de la « disponibilité » aux demandes du cavalier. Elle a aussi un indéniable effet impulsif, comme l’écrit d’ailleurs le général Decarpentry : « L’animal est d’autant plus disposé à se porter en avant, à s’actionner, que toute appréhension de la main a disparu par ce seul fait qu’il goûte son mors. Ce qui permet de dire que non seulement la légèreté bien comprise n’éteint pas l’impulsion mais qu’elle la favorise. »
Récemment ont eu lieu deux importantes études consacrées à la mobilisation de la mâchoire. Ce sujet très vaste et très novateur à fait l’objet du X° colloque de organisé l’Ecole Nationale d’Equitation de Saumur sur une idée de Laetitia Bataille. L’autre, retenant le même thème, a eu lieu en novembre dernier au Portugal, à Golega le 8 novembre dernier. Ces deux réunions ont tenté d’apporter l’éclairage de la science sur une pratique équestre classique dont les effets dépassent largement le cadre de l’équitation.
Le X° colloque de l’Ecole Nationale d’ Equitation, le 16 juin 2007
LA VERITE SORTIRAIT-ELLE DE LA BOUCHE DES CHEVAUX ?
Organisé par Patrice Franchet d’Esperey sur une idée de Laetitia Bataille, le X° Colloque de l’Ecole Nationale d’Equitation s’est tenu à Saumur le 16 juin dernier. Loin de tout esprit de polémique équestre, le thème de la “mobilisation de la mâchoire” a été abordé sous un angle essentiellement scientifique. Vétérinaires, ostéopathes, biomécaniciens, écuyers ont tenté de comprendre les effets de la mobilisation de mâchoire sur la décontraction, l’équilibre général et la locomotion même du cheval.
Une affluence record -plus de deux cents personnes dans l’amphithéâtre archi-comble- pour un programme presque trop dense (deux communications ont dû être supprimées ou écourtées) et éclectique. Après une matinée “culturelle”, avec notamment des interventions de haut niveau de Luc de Goustine, de Stéphane Béchy et de Patrice Franchet d’Espèrey (ce dernier traitant brillamment de la cession de mâchoire chez les maîtres classiques), le début d’après midi a donné la parole aux scientifiques. Ceux-ci on témoigné des modifications qu’ils ont pu constater dans la locomotion du cheval après une mobilisation de mâchoire (expérience menée sur tapis roulant par Sophie Biau et Isabelle Burgaud) approche otéopathique par le Dr Servantie, corrélations avec l’acupuncture (sujet traité par le Dr Andresen, et intervention du Dr Gauchot (président de l’Association des vétérinaires équins de France) sur l’entretien de la bouche et des dents...
Le programme était complété par la projection d’un film de Nicolas Blondeau, et par des vidéos présentées par Nelly Valère et apportant les témoignages d’équitants de premier plan et d’horizons très divers, qui tous ont recours à la cession de mâchoire : Nelson Pessoa (qui l’utilisait avec son célèbre cheval Gran Geste) Christine Fabre-Delbos, cavalière internationale de CSO, Luis Valença, Felix Brasseur (neuf fois Champion du monde d’attelage à quatre) Michel Henriquet, Gerhardt Feldhofer (qui utilise la mobilisation de la mâchoire dans le cadre du débourrage des galopeurs) Felipe Graciosa (écuyer en chef de l’Ecole de Lisbonne)… Ce dernier n’avait pu être présent, la date du colloque “doublonnant” avec celle du Festival du pur-sang lusitanien. Mais l’équitation portugaise était représentée par Catherine Laurenty, élève du Maître Oliveira, venue de Belgique et par Julio Borba, écuyer de renom et neveu du grand écuyer portugais Guillermo Borba (qui fut co-fondateur de l’Ecole royale andalouse d’art équestre) qui avait fait le voyage spécialement. Quelques absences regrettées : Jean Claude Racinet (qui a soutenu la démarche de Laetitia Bataille depuis 2004 mais n’a pu venir des Etats Unis où il réside) Michel Henriquet (qui avait confié à Laetitia Bataille un texte à lire, résumant son opinion sur la mobilisation de la mâchoire) et Philippe Karl qui avait également soutenu ce projet.
Laetitia Bataille a précisé dans son intervention d’ouverture que le terme de mobilisation avait été choisi préférentiellement à flexion, terme illogique puisque la mâchoire étant un os, ne saurait se plier ; l’ouverture de la bouche correspondant en réalité à une extension, ce qui est le mouvement antagoniste. Par ailleurs, ce terme peut créer une confusion avec les flexions d’encolure préconisées par Baucher, ou avec la simple flexion de la nuque, qui, on le sait, caractérise le ramener mais ne s’accompagne pas forcément d’une mobilisation de la mâchoire. Quant au mot cession, il semble porteur d’une notion de contrainte imposée au cheval. C’est donc le terme de mobilisation qui a été retenu. Ce mouvement de la mâchoire peut être plus ou moins accentué ; il peut être suscité, par l’intermédiaire de l’embouchure, par l’écuyer monté ou à pied, ou se produire spontanément, signant alors un état de détente et de confort chez le cheval. C’est dans cette optique qu’a été pensé ce colloque, qui visait à mettre en lumière les effets bénéfiques de la mobilisation de mâchoire sur la locomotion, ainsi que son action ostéopathique préventive ou curative, déjà évoquée par le regretté Dr Giniaux.
Comme le souligne le titre du colloque (astucieusement trouvé par Jean-Lous Gouraud) la vérité semble bien sortir de la bouche des chevaux. Et de nombreuses pistes restent sans doute à explorer dans cette direction.